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LE BONHEUR D'ÊTRE AU MONDE...

Le bonheur d'être au monde que j'ai éprouvé avec tant de violence n'était pas très bien vu. J'occupais sur l'échiquier une case un peu délaissée où les autres hésitaient à se laisser surprendre. Pas bon ton. Pas comme il faut. A gros bouillons bien bruyants, ils pleurnichaient leur angoisse et leur dérélictions. Je tenais le rôle du benêt, du ravi de la crèche, et pour un peu du salaud, puisque j'étais heureux.

Il y avait du mal dans ce monde, le sang y coulait à flots, des mères cherchaient leurs enfants au milieu des décombres, l'homme allait peut-être disparaitre, victime de son propre génie, et il n'en finissait pas de souffrir.

Est ce que je l'ignorais? A coté des horreurs qui n'avaient jamais cessé de s'enchaîner les unes aux autres et en attendant les désastres qui ne pouvaient manquer de survenir, il y avait aussi les roses, des instants filés de soie a toutes les heures de la journée, de vieilles personnes irascibles qui laissaient derrière elles un souvenir de tendresse, des enfants à aimer, de jolies choses à lire, à voir, à écouter, de très bonne choses a manger et à boire, des coccinelles pleines de gaité sous leur damier rouge et noir, des dauphins qui étaient nos amis, de la neige sur les montagnes, des îles dans une mer très bleue.

J'étais plutôt porté au rire et à dire oui qu'aux larmes et à dire non. Plutôt à la louange et à l'émerveillement qu'à la dérision ou à l'imprécation. J'étais une exception. Quelle chance! Il y a toujours avantage à être invraisemblable.

Jean d'Ormesson.
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# Posté le mardi 22 janvier 2008 17:50

Modifié le lundi 21 avril 2008 11:24

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