J'ai rencontré un soir un ange à la manque, ivre et seul à une terrasse de café. Avalant whisky sur whisky il m'expliquait qu'il avait développé une résistance à l'alcool. Il avait les cheveux d'un brun ardent, le visage d'une beauté achevée et les trais durs, marqué par les vents stellaires. Avec ses allures de grande folle il avait l'air d'un homosexuel, mais non, il n'avait pourtant pas de sexe. Je pris place à sa droite. Il remplissait des pages d'une encore noire par un simple mouvement de son index droit, le tout à vitesse grand V. Il y écrivait des poèmes sans queue ni tête, qui sentaient la ranc½ur. Quand il me parlait il était assez difficile de le suivre. Il s'exprimait comme un écrivain, un vrai artiste en somme. Il m'expliquait que là-haut un être maléfique, un tyran, s'était emparé du pouvoir suprême et que dorénavant les anges n'y avaient plus leur place. Je découvrais bientôt que, mis à part l'alcool, il développait une grande passion pour les paris en tout genre. Il disait qu'il n'avait pas de chez lui, qu'il errait dans les rues espérant trouver du réconfort auprès des filles de joie.
Plus d'une fois, alors que nous marchions, nous nous sommes échangés des regards complices. Il me décrivait son chez lui, avant qu'Il ne prenne le pouvoir. Il m'en donnait quelque fois le mal de mer. Il y avait deux choses qui n'avaient plus le droit de citer au paradis : les anges aux ailes cassées et les âmes douces. Lorsque je l'aperçu pour la troisième fois, il était toujours assis à la terrasse de café, le visage ensanglanté. Il s'était fait tabasser par un homophobe en instance de divorce. J'ignorais que les anges pouvaient saigner. Il déclama qu'il était donneur universel. La lèvre supérieure ouverte, un filet de sang séché provenant de chaque narine. Il m'inspirait de la pitié. Je lui proposais de dormir chez moi pour un soir. Sans grand enthousiasme il accepta finalement. J'habitais au septième étage. Je l'aidais à monter les escaliers en le soutenant par l'épaule. Il ne voulait pas prendre place dans le salon, prenant les oiseaux peints sur les murs pour des dragons et cela lui faisait faire des cauchemars. Un ange défoncé pèse son poids. Las, il se laissait tomber de toute son âme morte sur mon lit. Il eu un sourire du coin des lèvres et m'invita à prendre place à ses côtés. Une lueur éclaira son visage quand il découvrit la chaleur humaine. Les bienfaits de l'Homme le faisaient chavirer. Je jouais avec lui jusqu'au point du jour et il criait à s'en rendre aphone. Je ne fermais plus l'½il de la nuit et me jura que ce n'était pas la dernière fois.
Je n'avais douté un seul instant de trouver un jour le bonheur. Il m'avait affirmé ce matin là, qu'il ne fallait pas se fier au ciel. Il déplorait aussi que je n'avais pas la patience d'un immortel mais qu'il fallait s'y faire : l'amour ce n'est pas sur commande. Je le respectais trop pour préférer l'honnêteté. Il m'affirmait qu'il comprenait mes craintes et donc qu'il arrêterait d'aborder des inconnus. Mais il ne savait pas ! Ma vie m'importe peu (jusqu'à un certain point) et je mourais volontiers pour qu'il puisse retourner sur son nuage. Ses griffures exquises m'avaient chamboulé jusqu'à l'extase. Nous avons été témoins d'un couple qui se disputait : chérie, pas ici ! Ils avaient cessés de se chamailler sur ses quelques mots : Tiens. Il pleut. La danse de la pluie fascinait mon séraphin. Arrêtons de nous mettre les tripes à l'air, dans cette ville trop modeste pour nous deux. Il me prit par la main. Je suis né un jour de pluie et mon ange m'avait offert son manteau. Une lueur se dégageait de mes yeux comme un embryon d'amour. Cet ange était beau, il avait le don de glisser sur les chemins des mensonges de l'art. Le seul principe auquel il savait rester fidèle. Femmes, si vous êtes douces, il vous a sûrement déjà parlé.
J'avais passé ma vie à avoir peur de l'autre, à avoir peur des autres. J'ai passé ma vie à autopsier tous ses dires, tous ses gestes et tous ses souffles. Je ne voulais plus du masque de quelqu'un d'autre, celui qu'on ce doit de porter en société. Que serais-je aujourd'hui si je n'avais pas vécu tout ça ? J'avais fini par retrouver l'âme que j'avais perdue, elle était là, pende à mon cou. Au fils du temps, il m'apprenait des choses, ses choses. Toutes ses propres choses qui réveillaient le bonheur de ses envies. Il sait qui je suis, il me voit. Il me ferme les yeux, l'air serein. Je sais qu'il est venu me soulager.
Le sacrifice avait sonné. Non pas obligé, je l'avais choisi. Rongé par l'attente de l'autre, j'avais accepté ma fragilité. Il ne démenti pas. Il me murmurait à l'oreille que celles et ceux qui avaient suivit son chemin ne l'avaient uniquement fait que pour nourrir leur curiosité, ce qui n'était pas mon cas. Le parfum de sa volupté et sa pureté resteront à jamais au fond de ma mémoire. Je me portais donc volontaire pour le rejoindre. Je sentais le coup, comme un poignard enfoncé violemment dans le c½ur. D'un claquement de doigt il me figea, en y laissant la douleur. Il m'observait de l'intérieur, comme par gourmandise, prêt à tout dévorer.
Ce n'est rien chuchotait-il, rien du tout.
J'examinais mon corps décapité. Résolu, dans un dernier effort de volonté, je me jetais dans ses bras. Le silence absolu. Moi, j'étais heureux, tel un sublime atome crochu avec son double.
Teufelkinds. 2006