Trois heures du matin. Le sommeil s'était échappé. J'étais là, assis, hagard devant le pallium, préparé la veille. J'attendais. J'attendais l'orage. Je savais, que part n'importe quels moyens, Il viendrait. Doucement d'abord, le tonnerre grondera, imperceptible, Il ronronnera comme un chat qui s'éveille en étirant ses griffes sur les coussins du confort. Puis le bruit sourd, opaque, se fera plus clair, et enflera jusqu'à éclater. Quand viendront les éclairs, il faudra être sage. Il faudra les regarder bien face, d'un coup, sans ciller, immobile. Alors peut-être, les mots viendront.
Ce soir, l'orage tardait à venir. L'ennui commençait à poindre. Je relevais les yeux sur mon ersatz de compagnie qui allait assurer la messe de 10 heures. Au dessus de l'autel en marbre blanc, un tableau. Une peinture de Laporte représentait la Vierge, défendant auprès de Dieu, la faveur des âmes du purgatoire. Correct. Compréhensible. Limpide, même.
«
Seigneur, je ne suis pas digne... »
Je me levais et pris place devant l'orgue. Devant moi, les tuyaux d'étain de la façade se résorbaient, comme le reflux soudain d'une nappe sonore. Je jouais quelques notes. Toujours la même série cadencée sur le clavier en chêne. Je cédais assez d'espaces entre les mesures, pour laisser se recréer un monde entier, ses continents et ses mers, ses hommes. J'enfonçais les notes, de plus en plus pesantes et sourdes, comme une pluie lente aux gouttes raréfiées. Mes doigts déambulaient seuls sur se clavier possédé. Je laissais le courant traverser mon corps, comme le vol d'un groupe d'oiseaux libres et sauvages. Le temps était à l'écoute, à l'écoute de ma propre chute. J'écoutais se soulever en moi les vagues assagies d'une mélancolie. Mélancolie annoncée, dénuée de temps et d'aspect.
Quand j'eu cessé de jouer, je restais assis face à l'orgue quelques instants. J'étais bien plus doux après le miracle. Mais les notes n'encadraient plus la parenthèse du silence, et bientôt, j'en reprendrais conscience.
«
Seigneur, je ne suis pas digne... »
Je m'avançais dans la nef. Bénitier. Génuflexion. Le confessionnal dans le coin gauche, sous la statue écaillée d'un Jésus crucifié à la folie des hommes, avait un air d'isoloir. Il avait ouvert la lourde porte. Je me levais dans la précipitation, l'esprit encore brouillé.
Seigneur, pardonnez-moi parce que j'ai pêché. J'aime cet homme. Il y a une contradiction aux côtés de l'Amour : l'interdit. J'ai besoin de cet amour, j'ai besoin d'être aimé. Vous m'avez jeté dans cette guerre interminable. Je me sens seul, isolé, séparé. Ne peux-tu pas m'aider ? Ne peux-tu pas me sortir de ce gouffre ? Ne vois-tu pas que je suis de plus en plus seul ? Et je n'aime pas ça...
«
Seigneur, je ne suis pas digne... »
Rien n'était plus lourd que ce silence. Et ce silence me pesait. J'avais peur de troubler ce moment. Un geste, un mot pour me délivrer. Une descente aux Enfers. Le temps passait et je m'éloignais. Le temps passait et mon c½ur se faisait lourd. Le temps me tuait à petit feu. Le silence, barrière infranchissable.
Rien ne me venait. J'étais glacé. Mes lèvres refusaient de laisser passer les mots que je devais dire. Je ne disais rien. Les mots s'entassaient en moi, les uns sur les autres, ne trouvant de sortie à l'air libre, pourtant, ils résonnaient en moi.
Rien ne pouvait plus me sauver. Ce n'étaient que des mots. Serait-ce ma fin ?
«
Seigneur, je ne suis pas digne... »
Son visage était différent, je l'aurais cru oublié, effacé. Mais c'est un visage que je reconnais quand il réparait. Un visage blessé, atrophié, qui avait perdu ce qu'il avait autrefois. Je pleurais intérieurement, me cachant sous un masque. Je refusais de voir ce qu'il était devenu. Je ne voulais pas admettre qu'en aillant perdu son visage, j'avais tout perdu avec. Le monde était si grand, si vaste et si tentant. Je résistais à tout, même à la tentation.
Il ressemblait à un fantôme avec des souvenirs d'un passé qui n'existe plus, mais qu'il tentait de réanimer. Mais fantôme il ne peut plus revivre. Il fallait tout refaire. J'étais fatigué. Un repos serait le bienvenu. Et se repos sera ma solitude. Les fleurs peuvent faner et les souvenirs partir en fumée.
«
Seigneur, je ne suis pas digne... »
Ce fut dans mes yeux qu'il revit. Ce fut dans ses yeux que je me revis. Maintenant son image lui faisait face, comme si ils se rencontraient pour la première fois. Je n'arrivais plus à admirer ce que je voyais, ce que j'appréciais. Je me souvenais, comme une deuxième première fois. Les rôles s'inversaient, il venait vers moi. Il tendait la main et je la refusais. Les fleurs peuvent faner mais il ne comptait pas les laisser mourir, cette fois.
«
Laisse moi te regarder, laisse moi te guérir. »
Les rôles s'inversaient, c'était moi qui partais. Fantôme, tu n'es qu'un fantôme, l'aurais-tu oublié ? Il ne nous restait plus rien, maintenant. Juste ce goût d'inachevé, mais rien ne pourra partir de ces cendres.
A ce moment, j'aurais voulu éteindre toutes les lumières, plonger cet endroit dans le silence le plus total, chasser la lune et tuer le soleil. J'aurais voulu détruire chaque verdure, chaque être vivant. J'aurais voulu inonder cette terre d'eau pour qu'elle nous recouvre tout entier ainsi que ce monde qui n'en était plus un. J'aurais voulu vider ce monde de la substance qui le contient. Nous ne serions plus rien, ce monde ne serait plus rien. Et je l'aurais remplis de vide, d'un vide éternel.
«
Seigneur, je ne suis pas digne... »
Je déposais les armes, sous l'emprise de ce charme, devant tant de désespoir et de silence. Je me devais de rester réaliste. Je ne vivais pas. Je survivais.
TK 2008